EUROPAN — 15 — Rochefort

Lorenzo Alaimo (Fr), Architecte, diplômé de la Faculté d’Architecture de la Sapienza, Rome

Audrey Fourquet (Fr), Urbaniste, diplômée de l’Ecole d’Architecture de Montpellier en Urbanisme

LEN01, 6 rue Arthur Rozier, 75019 Paris

Avant-propos

La communauté d’agglomération Rochefort Océan s’est proposée pour devenir un site pour le concours Europan 15.

Le site de réflexion s’inscrit dans l’Estuaire de la Charente, vaste espace de 10 000 ha où serpente le fleuve entre les marais et les édifices remarquables de l’histoire portuaire, militaire et industrielle de ce territoire. Présentant un écosystème faunistique et floristique exceptionnel dû à la présence de nombreuses zones humides, l’Estuaire de la Charente fait l’objet de plusieurs mesures de conservation et valorisation de la nature et de la biodiversité.

Longtemps première ville du de Charente Maritime, Rochefort est historiquement tournée vers le fleuve: sur ces abords y sont implantées les principales activités productives de la ville, que sont les infrastructures logistiques fluviales (le Port de commerce), des sites de production industrielle (dans le domaine de l’aéronautique, mais également horticole.

Les 4 sites de projets proposés dans le cadre du concours Europan forment un chapelet de sites organisés le long du fleuve, dont la pièce centrale est l’actuel site de dit de l’Arsenal.

Le site de Rochefort présente deux singularités au regard de la thématique « Villes productives » : d’une part, la problématique ne réside pas dans le fait de redonner vie à des zones industrielles en friche, mais de permettre l’extension de l’activité productive dans un espace urbain contraint et à proximité d’un environnement naturel fragile. D’autre part, il pose la question du dialogue entre des activités économiques en grande partie industrielle, et un patrimoine architectural et naturel exceptionnel.

Il s’agit donc renforcer et développer un front fluvial déjà productif, de l’intégrer dans le grand paysage, tout en l’inscrivant dans une trajectoire patrimoniale.

En particulier, le site interroge :

Les relations possibles entre les activités productives et le fleuve :

  • ïL’intégration du risque de submersion dans la conception et la gestion des activités industrielles ;
  • ïL’utilisation du fleuve comme support pour le développement des activités industrielles.

L’inscription des activités productives dans une « trajectoire patrimoniale » :

  • ïComment faire évoluer un patrimoine industriel et maintenir des usages liés à l’activité industrielle ?

La création de porosités d’usages entre un territoire « habité » et un territoire « travaillé » :

  • ïQuelles porosités créer entre un site industriel ne pouvant recevoir du public et la ville attenante ?
  • ïQuelles modes développer pour permettre aux travailleurs de se déplacer hors et dans le site ?

Le projet

La ville de Rochefort a mis en réflexion quatre sites de projet, à première vue hétéroclites et au fonctionnement autonome. Relativement déconnectés de la ville, ils constituent d’anciennes ou actuelles emprises productives. Si la ville productive et la ville habitée peinent à communiquer, ces sites de projet ont pour point commun un rapport, plus ou moins fort avec le fleuve, et occupent une position stratégique le long de la Charente. Comment refaire fonctionner ces activités avec leur milieu, participer à les faire rayonner au sein du territoire ? Comment faire entrer le fleuve dans la ville ? Que ce soit par l’utilisation du fleuve dans le système ville ou par l’acceptation du risque « Let the River In » propose de réintroduire l’eau dans la ville par sa valeur économique, sociale, environnementale.

La proposition soumise suggérait de régénérer les dynamiques productives de Rochefort, par le biais du déjà-là, pour lier agriculture et milieu marin dans une nouvelle économie durable. La ville productive de demain se doit d’être composite et spécifique si elle veut pouvoir répondre aux enjeux futurs. Elle devra se nourrir davantage des logiques et spécificités locales que des logiques économiques mondiales, miser sur des économies circulaires et appliquer une proximité à toutes les échelles. Elle devra également diversifier les paysages agricoles par des filières spécifiques, adaptées aux milieux ou encore développer une approche alternative de sa logistique urbaine.

Afin de trouver un nouvel équilibre, nous avons travaillé avec les relations, les processus, les flux et les forces multiples des sites. Ces sites font partie du contexte élargi de l’estuaire de Charente, comportant une diversité d’acteurs (humains et non-humains) et d’importantes implications écologiques, économiques et territoriales. Il nous semblait fondamental de réfléchir à un système global et dépasser les formes actuelles d’organisation des villes pour initier des activités plus intelligentes, qui utilisent mieux les ressources locales à disposition et inventent de « nouvelles manières de faire ». Le projet inclut donc et développe la place et les conditions pour une nouvelle approche économique tout en renforçant les économies et vocations existantes.

Récemment soumise aux conséquences de la montée des eaux, Rochefort a décidé de réagir pour s’adapter à cette problématique propre aux territoires côtiers. L’enjeu était de se projeter dans une perspective de très long terme, notamment pour imaginer des solutions concrètes vis-à-vis des problématiques de changement climatique et d’adaptabilité liées au risque de submersion, les quatre sites de projet étant fortement soumis à ce risque. Ils constituent les premières étapes d’une expérimentation vouée à définir une ville capable de vivre avec la montée des eaux.

Xynthia, en 2010, a considérablement changé la vision et le rapport qu’entretenait la ville de Rochefort avec son fleuve. Chaque tempête est un traumatisme… Cela a amené les décideurs locaux à mettre en place de nouvelles politiques de gestion des inondations. L’intrusion de cette nouvelle problématique et sa gestion publique a-t-elle pour autant redéfini la culture de l’eau à Rochefort ? Nous nous sommes questionnés sur quelles étaient les marges de manœuvre entre radicalisation de la modernité (poursuite du principe de la maîtrise de l’eau par des interventions technicistes telles que digues, renforcements, barrages) et réorientation postmoderne (redonner sa place au cours d’eau et à ses fluctuations « naturelles ») ?

Du point de vue de l’équipe, le risque peut être moteur de changements sociaux et culturels. L’avènement de la technologie et de la modernité a amené nos villes à rompre avec leur environnement en prônant la maitrise de la nature par l’Homme. La vision postmoderne questionne de plus en plus cette dimension en soulignant les limites de cette domination. Les sociétés contemporaines, contrairement aux sociétés traditionnelles ont perdu la mémoire du risque et donc la culture du risque. De nombreuses villes telles que Rochefort, où l’eau y est abondante et participe à l’identité de la ville traversent les mêmes problématiques.

Le projet « Let the River In » se positionne entre prévention et acceptation, pour réinventer la culture du risque. En se développant, la ville a empiété sur les espaces naturels et le lit majeur du fleuve. Elle doit accepter la cohabitation avec celui-ci et ainsi s’adapter à ses fluctuations, sans pour autant oublier qu’elle peut en tirer parti. La proposition souhaite produire des systèmes dynamiques et résilients, capables de changer, se modifier et s’adapter eux-mêmes à de nouvelles conditions. Ramener l’eau dans la ville signifie redonner à l’eau son espace de liberté. Les berges du fleuve doivent s’épaissir pour qu’elles jouent pleinement leur rôle de zones d’expansion des crues. Cet espace vert linéaire le long du fleuve peut ainsi s’intensifier, en devenant par la même occasion un cordon vert récréatif pour les Rochefortais le long de la Charente, lorsque celle-ci n’est pas en crue.

Les stratégies d’adaptation au risque nécessitent autant de modifier notre architecture pour la rendre plus résiliente, qu’intensifier la nature afin qu’elle joue pleinement son rôle. Toutes deux peuvent trouver de nouvelles technologies facilitatrices dans le dégagement des eaux. Le projet a mis en avant plusieurs pistes de solutions :

En tant qu’élément structurant fort, la Charente constitue la base d’un nouveau développement, faisant du cours d’eau un acteur à part entière de la ville. L’idée du projet fut d’utiliser le fleuve comme la pièce centrale d’une nouvelle stratégie urbaine à l’échelle du territoire et de son estuaire. Cet élément « eau » est un lien important, un vecteur que nous imaginons pour le transport de personnes et de marchandises ainsi qu’un support de fonctionnement des activités avec leur milieu environnant.

Cette « route fluviale » permet de transporter les matières entrantes (productions agricoles ou industrielles) et sortantes (déchets) afin qu’elles transitent le long du fleuve vers les différents acteurs de transformation et de traitement ou les acteurs consommateurs. Des quais de chargement sont positionnés le long des berges pour faciliter la collecte fluviale. Les ressources agricoles sont ainsi acheminées par barge le long des canaux existants, vers les différents quais de chargement, tandis que les déchets sont directement amenés vers les quais de chargement par camions de collecte.

Au sein de ce nouveau système fluvial, les différents sites de projets et les infrastructures portuaires sont mis à contribution. Les activités productives sont repensées, l’actuel Port de Commerce faisant office de « rotule » principale des échanges port/territoire/habitants.

Si les voies fluviales sont plus lentes que les voies routières elles n’en restent pas moins plus compétitives en terme de capacité et de coût unitaire. Introduire une solution de transport logistique non plus par voie routière mais fluviale reste donc plus économique et écologique, aidant la ville de Rochefort à passer d’une économie carbonée à une économie décarbonée, autant que possible. Cela aura aussi pour conséquence de désengorger le trafic par la mise en place d’un flux dédié et promouvra des modes de déplacement propres et compétitifs.

La ville contemporaine a peu à peu externalisé et délocalisé toutes ses fonctions de production. A l’échelle mondiale, les logiques productives sont devenues quasi exclusivement extractives et peu durables. Ces cycles ne sont plus vertueux et paralysent notre capacité à mettre en oeuvre la ville des courtes distances. Selon les principes d’économie symbiotique, nous partons de l’idée que la ville peut réintégrer ou mieux intégrer ses espaces de production, en repensant ses économies et son arrière pays, voire même en régénérant ses écosystèmes. Il s’agit de concevoir des cycles productifs qui collaborent avec l’environnement naturel.

Nous parlons de collaboration dans une économie capable de faire vivre en harmonie les êtres humains et les écosystèmes. L’économie symbiotique est non polluante et promeut la coopération des différents acteurs (industries, territoires et citoyens). En relocalisant la production à proximité de la ville habitée, elle rapproche producteurs et consommateurs. Les flux sont alors densifiés sur un même territoire, ils relocalisent la valeur et redonnent aux villes une part d’autonomie.

Appliqué au territoire de Rochefort, « Let the River In » imagine mettre en synergie l’ensemble des sites et des acteurs du territoire à travers les déchets et les matières qu’ils produisent. Une nouvelle économie durable où les déchets des filières agricoles et maritimes sont pensés à la fois dans leur utilisation, leur valorisation et leur retour à la ville. Ils sont ainsi transformés au sein des différents sites de projets et revalorisés en biogaz, électricité, engrais ou nouvelles matières plastiques. De cette façon, chaque acteur et élément de la chaîne de production interagit avec les autres, contribuant ainsi à mettre en évidence les avantages mutuels générés au sein d’un jeu d’acteurs complexe. En misant sur la résilience des territoires et la formation comme socle commun de connaissances, l’ensemble de ces solutions nourrissent un tissage d’acteurs sur le territoire qui enclenchent des mutations durables en chaine.

Ainsi, par de nouvelles trajectoires et représentations, par le passage d’une économie monde à une économie plus locale ou par des changements de société, à travers urbanisme et architecture le projet fait l’hypothèse d’une solution du monde de demain avec ceux qui le feront et le vivront.

Laboratoire d’architecture à la poursuite de l’écologie grise de Paul Virilio / Architectural studio in pursuit of Paul Virilio’s grey ecology

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