Citations du musée de l’accident

Palais des expositions de Charleville, Collection Frac Centre

Extraits des livres et articles de Paul Virilio à propos du musée de l’accident

Un paysage d’évènement

“À l’époque où la une des journaux et celle des infor­mations télévisées est occupée, en permanence ou presque, par des accidents volontaires ou involontaires, drames, catastrophes naturelles ou terroristes, le problème de la « muséologie scientifique» n’est plus tellement celui d’un choix entre la galerie des machines, le musée dépotoir, style Arts et Métiers et un quelconque musée laboratoire du genre Palais de la Découverte, mais celui du « posi­tivisme» philosophique et scientifique. Celui de l’illusion lyrique des promoteurs d’un «progrès» qui estompe et masque sans arrêt ses implications négatives, au nom même de la science ! … Comme si la recherche en sciences exactes pouvait progresser par la dissimulation, la censure de l’erreur et du faux calcul.

[…]

Il ne s’agit pas là, remarquons-le, de réhabiliter la critique ou l’auto-critique traditionnelles des chercheurs, mais bien d’inverser la relation à la preuve : preuve par l’échec, la réfutation exemplaire, et non plus uniquement par la réussite spectaculaire.

[…]

Pour notre « anti-musée » de la simulation accidentelle, et non plus comme on le voit trop, de la dissimulation substantielle, où l’on donne à voir pour mieux occulter la vérité, il s’agirait cette fois d’inverser la relation à l’exposition, un peu à la manière des méthodes d’approxi­mations expérimentales, où faute de pouvoir atteindre son objet, on teste sans arrêt ce qu’il ne peut être.

[…]

Ou encore, à la manière des procédures de simulation professionnelles qui accumulent à l’envi, les situations négatives : non pas pour terroriser les expérimentateurs (conducteurs, ingénieurs … ), mais en les accoutumant à l’inhabituel, les préparer à réagir de manière prévisible et efficace, évitant ainsi les dangers de l’habitude, cette déformation professionnelle qui provient de l’accoutu­mance à la fiabilité des objets techniques.

« Exposer l’accident», c’est donc exposer l’invraisem­blable, exposer l’inhabituel et pourtant l’inévitable.”

pp. 111 et 112

“ […] après avoir astiqué les cuivres des premières machines à vapeur dans les musées du XXe siècle, nous n’allons tout de même pas noircir à dessein les débris calcinés des techniques de pointe ! — Non, il s’agirait d’effectuer un nouveau genre de scénographie où ce qui s’expose c’est seulement ce qui explose et se décompose. Une mise en scène paradoxale de l’obscène où la décomposi­tion, la désintégration succéderaient enfin aux composi­tions publicitaires, au « design » des hautes technologies. « Esthétique de la disparition » progressive ou instan­tanée, et non plus, de l’apparition, de l’émergence pro­gressiste d’un style, d’un genre ou d’un auteur scientifique, où les visiteurs ne défileraient plus le long des galeries, des cimaises, puisque l’espace de l’exposition aurait lui­-même perdu de son intérêt, de son attrait muséogra­phique, au profit d’un temps d’exposition, d’une profon­deur de temps comparable à celle des plus vastes horizons, des plus vastes paysages : paysage d’événements qui rem­placerait ainsi les anciennes salles d’exposition ; espace architectural disqualifié d’une part, par leur géométrie orthogonale, d’autre part, par les nécessités d’une projection d’urgence des phases de l’accident. Projection publique qui n’a évidemment rien de commun avec un quelconque «accrochage» d’œuvres graphiques ou pho­tographiques, une quelconque exposition d’objets ou d’ouvrages industriels. Finalement, comme nous venons de le voir ce mardi 18 février, aux informations télévisées de 13 heures, avec la démolition en direct de la barre d’immeuble « Debussy » à La Courneuve, transmutation en 8 secondes d’un HLM de 180 mètres de long, en 70 000 tonnes de gravats, le musée de l’accident existe, je l’ai rencontré — c’est un écran de télé.”

p. 115

Ville Panique

(éd. Galilée, 2004)

Je voudrais maintenant signaler une étrange coïn­cidence entre l’apparition, il y a quelque quatre cents ans, de la CHAMBRE DES MERVEILLES et l’émergence de la CHAMBRE DES CATASTROPHES.

Alors que la chambre des merveilles surgit, au XVIe siècle, dans un monde qui s’entrouvre grâce aux conquêtes maritimes et découvre l’exotisme sous toutes ses formes, notamment avec les cabinets de curiosités du XVIIe siècle, l’ouverture prochaine du MUSÉE DE L’ACCIDENT est contemporaine d’un monde qui s’enferme, se clôt sur lui-même, pour s’occuper, au XXIe siècle, de l’endotisme écologique, en attendant les prémices d’une eschatologie dont la démocratie devra demain tenir compte, sous peine de disparaî­tre devant la menace d’une nouvelle tyrannie, la TYRAN­NIE DU TEMPS RÉEL, cet« accident du Temps» d’une instantanéité, fruit d’un Progrès technique politique­ ment non maîtrisé.

p. 74 et 75

[…] À défaut de ces images de guerre, comme de celles des effets collatéraux des quelque 30 000 bombes lâchées par les forces de la coalition, et en l’absence d’un MUSÉE DES DÉSASTRES susceptible de nous alerter sur les ravages de l’inconséquence politique, la« guerre de l’information » s’est achevée, en Irak, sur le chaos d’une capitale livrée aux vandales, avec, en prime, le spectacle funeste du DÉSASTRE DES MUSÉES …

p. 93

L’accident originel

(éd. Galilée, 2005)

[…] Comme l’expliquait Paul Valéry en 1935: « Dans le passé, on n’avait guère vu, en fait de nouveau­ té, paraître que des solutions ou des réponses à des problèmes ou à des questions très anciennes, sinon immémoriales … Mais notre nouveauté à nous consiste dans l’inédit des questions elles-mêmes, et non point des solutions, dans les énoncés et non dans les réponses. De là cette impression générale d’impuissance et d’inco­hérence qui domine dans nos esprits. »

Ce constat d’impuissance, devant le surgisse­ment d’événements inattendus et catastrophiques nous contraint à renverser la tendance habituelle QUI NOUS EXPOSE À L’ACCIDENT, pour inaugurer une nouvelle sorte de muséologie, de muséographie: celle qui consiste maintenant à EXPOSER L’ACCIDENT, tous les accidents, du plus banal au plus tragique, des catastrophes naturelles aux sinistres industriels et scientifiques, sans éviter l’espèce trop souvent négligée de l’accident heureux, du coup de chance, du coup de foudre amoureux, voire du « coup de grâce » !

De fait, si l’invention n’est qu’une manière de voir, de saisir les accidents en tant que signes, en tant que chances, il n’est que temps d’ouvrir le muséum à ce qui survient d’impromptu, à cette « production indirecte » de la science et des technosciences que constitue le sinistre, la catastrophe industrielle ou autre.

Si, selon Aristote, « l’accident révèle la substance », l’invention de la «substance» est également celle de l’« accident ». Dès lors, le naufrage est bien l’inven­tion « futuriste » du navire et le crash, celle de l’appa­reil supersonique, tout comme Tchernobyl l’est de la centrale nucléaire.

Observons maintenant l’histoire récente. Alors que le XXe siècle a été celui des grands exploits — le débar­quement lunaire — et des grandes découvertes en phy­sique comme en chimie, sans parler de l’informatique ou de la génétique, il paraît logique, hélas, que le XXIe siècle engrange, à son tour, la moisson de cette production masquée que constituent les sinistres les plus divers, dans la mesure même où leur répétition devient un phénomène historique clairement repérable.

À ce sujet, écoutons encore Paul Valéry: « L’ins­trument tend à disparaître de la conscience. On dit couramment que son fonctionnement est devenu AUTOMATIQUE. Ce qu’il en faut tirer, c’est la nouvelle équation : LA CONSCIENCE NE SUBSISTE QUE POUR LES ACCIDENTS ».

Étant donné que l’objectif déclaré de la révolution industrielle du XVIIIe siècle était bien la répétition d’objets standardisés (machines, outils, véhicules… ), autrement dit les fameuses substances incriminées, il est aujourd’hui logique de constater que le XXe siècle nous aura effectivement abreuvés d’accidents en série, depuis le Titanic en 1912, jusqu’à Tchernobyl en 1986, sans parler de Seveso ou de Toulouse en 2001… Ainsi, la reproduction sérielle des catastrophes les plus diverses est devenue l’ombre portée des grandes découvertes, des grandes inventions techniques, et, à moins d’accepter l’inacceptable, c’est-à-dire d’admettre que l’ACCIDENT devienne AUTOMATIQUE à son tour, l’ urgence d’ une « intelligence de la crise de l’intel­ligence » se fait jour, en ce tout début du XXIe siècle — intelligence dont l’ÉCOLOGIE est le symptôme cli­ nique, en attendant demain une philosophie de l’ ESCHATOLOGIE postindustrielle.

Admettons maintenant le postulat de Valéry : si la conscience ne subsiste que pour les accidents, et s’il n’y a fonctionnement que hors conscience, la perte de conscience de l’accident comme du sinistre majeur équivaudrait non seulement à l’inconscience mais à la folie — cette folie de l’aveuglement volontaire aux conséquences fatales de nos actions et de nos inven­tions. Je pense, en particulier, au génie génétique et aux biotechnologies. Situation qui s’apparenterait, dès lors, au brutal renversement de la PHILOSOPHIE en son contraire, autrement dit à la naissance d’une PHILOFOLIE ; amour de l’impensé radical, où le carac­tère insensé de nos actes cesserait non seulement de nous inquiéter consciemment, mais nous ravirait, nous séduirait. ..

Après l’accident des substances, nous assisterions à l’émergence fatale de l’accident des connaissances, dont l’informatique pourrait bien être le signe, par la nature même de ses indubitables « progrès », mais aussi, paral­lèlement, par celle de ses incommensurables dégâts.

En fait, si « l’accident est l’apparition de la qualité d’une chose qui était masquée par une autre de ses qualités », l’invention des accidents industriels dans les transports (terrestre, nautique, aérien) ou celle des accidents postindustriels, dans les domaines de l’infor­matique ou de la génétique, serait l’apparition d’une qualité trop longtemps cachée par le faible progrès des connaissances « scientifiques », à côté de l’ampleur des connaissances « spirituelles et philosophiques », de cette sagesse accumulée tout au long de l’histoire multi­séculaire des civilisations.

Ainsi, aux dégâts des idéologies laïque ou religieu­se, véhiculées par les régimes totalitaires, s’apprêtent à succéder ceux de technologies de pensée susceptibles, si nous n’y prenons garde, d’aboutir au DÉLIRE, à cet amour insensé de l’excès, comme tend à le prouver le caractère suicidaire de certaines actions contem­ poraines, depuis Auschwitz jusqu’au concept militaire de DESTRUCTION MUTUELLE ASSURÉE (MAD), sans parler du « déséquilibre de la terreur » inauguré en 2001 à New York, par les kamikazes du World Trade Center.

En effet, utiliser non plus des armes, des instru­ments militaires, mais de simples véhicules de trans­ port aérien, pour détruire des édifices, en acceptant de périr dans l’opération, c’est instaurer une confusion fatale entre l’attentat et l’accident et utiliser la « qualité » de l’accident volontaire au détriment de la qualité de l’avion, comme de la « quantité » de vies innocentes sacrifiées, dépassant ainsi toutes les limites naguère fixées par les éthiques religieuse ou philosophique.

De fait, le principe de responsabilité vis-à-vis des générations à venir exige d’exposer maintenant l’acci­dent et la fréquence de ses répétitions industrielles et postindustrielles.

C’est le sens même, le but avoué de l’exposition de la Fondation Cartier. Avant-projet ou, plus exac­tement encore, préfiguration du futur MUSÉE DE L’ACCIDENT, cette exposition se veut, avant tout, une prise de position devant la chute des repères éthiques et esthétiques, la perte de sens dont nous sommes si souvent, désormais, les témoins, les victimes, bien plus que les acteurs.

Après l’exposition, il y a plus de dix ans déjà, sur LA VITESSE, organisée à Jouy-en-Josas par cette même Fondation Cartier pour l’art contemporain, l’expo­sition Ce qui arrive — définition du latin Accidens — se veut le contrepoint des excès de toutes sortes dont nous abreuvent quotidiennement les grands or­ganes d’information, MUSÉE DES HORREURS dont nul ne semble deviner qu’il précède et accompagne tou­ jours la montée en puissance de sinistres plus vastes encore.

En fait, comme l’exprimait un témoin de la mon­ tée du nihilisme en Europe : « L’acte le plus atroce devient facile lorsque la voie qui y mène a été dûment frayée. »

P. 18–22

De même qu’il existe une échelle de Richter des catastrophes telluriques, il existe, de manière sour­ noise, une échelle des catastrophes médiatiques dont l’effet le plus clair est de provoquer, d’une part, le res­sentiment contre les responsables et, d’autre part, un effet d’exemplarité qui aboutit, lorsqu’il s’agit du ter­rorisme, à la reproduction du sinistre, grâce à sa dra­maturgique amplification, au point qu’à la naissance de la tragédie jadis étudiée par Nietzsche, il convien­drait d’ajouter, maintenant, l’analyse de cette MÉDIA­ TRAGÉDIE où la synchronisation parfaite de l’émotion collective des téléspectateurs jouerait le rôle du chœur antique, non plus à l’échelle du théâtre d’Épi­ daure, mais à celle, grandeur nature, de continents entiers.

C’est évidemment ici que trouve place le MUSÉUM DE L’ACCIDENT … En effet, l’échelle médiatique des catastrophes et des cataclysmes qui endeuillent le monde est si vaste désormais, qu’elle doit nécessaire­ ment faire de l’amplitude du champ de perception le premier degré d’une intelligence nouvelle, non plus uniquement celle de l’écologie des risques devant la pollution de l’environnement, mais encore celle d’une éthologie des menaces en matière d’intoxication de l’opinion, de pollution de l’émotion publique.

Une pollution qui fait toujours le lit de l’into­lérance puis de la vengeance, autrement dit d’une barbarie, d’un chaos qui submergent bientôt les so­ciétés humaines, comme l’ont récemment démontré les massacres et les génocides, ces fruits de la propa­gande funeste des« médias de la haine».

Après l’attente de l’accident intégral, nous assistons à la naissance au forceps d’un« catastrophisme» qui n’a rien à voir (c’est vraiment le cas de le dire) avec celui de l’obscurantisme « millénariste » de jadis, mais qui, ce­ pendant, nécessite tout autant de précautions, de cet « esprit de finesse» pascalien dont manquent cruelle­ ment les organes de l’information de masse!

En effet, puisqu’une catastrophe peut en cacher une autre, si l’accident majeur est bien la conséquence de la vitesse d’accélération des phénomènes engendrés par le progrès, il n’est que temps, en ce début du XXIe siècle, d’analyser avec sagesse CE QUI ARRIVE, ce qui surgit inopinément devant nos yeux, d’où la nécessité impé­rieuse, désormais, d’EXPOSER L’ACCIDENT.

P. 54–55

Illustration nullement alarmiste de faits cosmiques dont la surface de l’astre des nuits porte la trace, sans parler du Meteor Crater d’Arizona dont le diamètre de plus d’un kilomètre est souvent visité par les touristes américains, cette toute première tentative d’EXPOSER L’ACCIDENT A VENIR démontre l’urgence d’inaugurer au XXIe siècle, après les fameux « cabinets de curio­sité» de la Renaissance, le MUSÉUM DE L’ACCIDENT DE L’AVENIR.

P. 54–57

Pour un musée de l’accident

Article publié dans L’ŒIL n°543 du 1 janvier 2003

[…] Si Bunker Archéologie abordait le thème de la guerre et La Vitesse ce qui a transformé en profondeur le XXe siècle, Ce qui arrive traite de l’accident comme corollaire de celle-ci. Il y a une totale cohérence entre les trois thèmes. Né en 1932, je suis un enfant de la guerre, de la guerre-éclair, aussi pour moi la guerre et la vitesse sont des formes de violence qui se renforcent mutuellement à travers les chars, les avions, les missiles ou les technologies nouvelles. L’accident fait partie de la vitesse ; il en est l’indissociable conséquence. C’est la perte de contrôle, pas simplement sur la route mais dans tous les domaines. Quand on accélère un processus, on tend à en perdre le contrôle parce que, nous-mêmes, nous sommes une vitesse. La vie est vitesse. La guerre, la vitesse et l’accident sont donc liés de façon fondamentale.

[…] Pour moi, le moment déclenchant a été l’accident de la centrale de Three Mile Island, en 1979, en Pennsylvanie. J’ai alors publié un grand papier dans Libération, intitulé L’accident originel, en référence au péché originel, pour attirer l’attention sur l’extrême gravité de cet événement. Par la suite, lorsque François Barré, chargé de la mise en place d’un Musée des Sciences et des Techniques m’a demandé conseil, je lui ai répondu qu’il suffisait d’exiger dans le cahier des charges du concours que chaque discipline — la chimie, la biologie, la physique, l’automatisme, etc. — présente sa négativité. D’un côté, le progrès ; de l’autre, la catastrophe.

[…] Aristote nous dit : « L’accident révèle la substance ». La substance est absolue et nécessaire, l’accident est relatif et contingent. Ils sont insécables l’un de l’autre. Malheureusement je n’ai pas été entendu et La Villette a ouvert en 1986 sans donner la moindre place à la question de l’accident. 1986, qu’est-ce que c’est ? L’explosion de Tchernobyl et celle de la navette Challenger ! L’occasion m’a alors été donnée de publier un texte pamphlétaire dans Art Press pour dénoncer le fait que l’on n’ait pas été capable, scientifiquement, de faire face à la négativité du progrès. Enfin, il y a quelques années, quand Hervé Chandès, l’actuel directeur de la Fondation Cartier, me sollicite à nouveau pour faire quelque chose ensemble, il n’y a pour moi qu’une seule réponse : le musée de l’accident ! Je n’ai rien d’autre à dire que cela. Là-dessus arrive le 11 septembre : la réalité dépasse la fiction.

[…] Ce n’est pas un attentat, c’est un accident volontaire ! Il n’est fait usage ni d’explosif, ni de missile, ni de bombe et le résultat, c’est 3 000 morts ! On est face à une situation inédite : le détournement de deux avions en tant qu’armes de destruction massive. […]

[…] L’exposition est partagée en deux. Au rez-de-chaussée — dont je rappelle que le thème est celui de la chute — la référence à la tour de Babel et à la chute des anges y est explicite. Ce sont là de grands symboles qui sont indépassables. La chute de Babel, c’est la chute de la connaissance, de la volonté de puissance ; la chute des anges, c’est la question du mal. […]

Au sous-sol, j’ai voulu préfigurer ce que pourrait être, en partie, un musée de l’accident. Si j’ai fait appel à des vidéastes, des cinéastes et des documentaristes, c’est parce qu’il s’agissait de montrer « ce qui arrive », c’est-à-dire une dynamique. Je voulais montrer le mouvement, la cinématique de ce qui arrive et, à cet égard, le cinéma et la vidéo sont irremplaçables. De ce point de vue, l’œuvre emblématique, ce sont les webcams de Wolfgang Staehle où l’on voit arriver l’accident du World Trade Center. Pour moi, il ne s’agissait en aucun cas d’exposer la relation de l’art et de l’accident. D’autre part, « Ce qui arrive » n’est ni une exposition d’avant-garde, ni d’arrière-garde, c’est une exposition de mise en garde et je ne suis l’auteur que de la mise en garde. […] En fait, c’est un « crash test » de la culture. Le « crash test » est un élément très important du perfectionnement d’un véhicule. L’agence Renault en fait 400 par an au centre Lardy pour améliorer la sécurité de ses véhicules. Avec les artistes, nous avons fait dans cette exposition un « crash test » dans l’espoir d’améliorer l’intelligence de la catastrophe. Il s’agit de faire face à la méduse au lieu de la nier et de laisser l’exclusivité du crash à l’étrange lucarne du 20 heures ou du prime time. […] Si l’on est exposé à tous les accidents, comme le vérifie la cascade d’accidents auxquels on assiste jour après jour, mon projet est très précisément d’inverser ce rapport, c’est-à-dire d’exposer l’accident. Au regard du développement sans cesse accéléré des technosciences, il plane sur le monde une énorme menace qui n’est pas le fait de nos erreurs mais de nos prouesses. En exposant l’accident, on peut faire émerger une intelligence nouvelle qui la réduira. Au début du XXe siècle, les accidents étaient locaux, les trains déraillaient dans un endroit, le Titanic coulait dans l’Atlantique Nord ; aujourd’hui, nos accidents sont globaux et l’accident est en train de devenir intégral. Il intègre en chaîne d’autres accidents, qu’il s’agisse de Tchernobyl, du crack boursier ou du décodage du génome humain. Il ne s’agit pas de nier la réalité mais de faire face à ces accidents majeurs.

Exposer l’accident pour ne plus y être exposé

L’Humanité, samedi 14 décembre 2002, entretien réalisé par Magali Jauffret

[…] Le sentiment d’impuissance ressenti face à l’accident nous contraint à renverser la tendance habituelle qui nous expose à l’accident. Il faut regarder la méduse en face, faire reculer l’interdit de la tragédie qui pèse sur nos sociétés. Les artistes sont les mieux placés pour faire sentir la dimension tragique du progrès. Posant la question de l’inattendu, de l’inattention aux risques majeurs, un parcours artistique de ce type rend hommage au discernement, à l’intelligence préventive, qu’elle soit philosophique ou scientifique. […] aujourd’hui, ce qui se conserve, avec la télévision, se réduit à l’instant événement. Il s’agit, au contraire, de retirer aux médias cette dimension voyeuriste spectaculaire, cet effet de choc, cette surexposition à l’effroi, sur lesquels ils jouent en permanence en tablant sur la synchronisation des émotions collectives. Le musée de l’accident sera le contrepoint des excès de toutes sortes dont ils nous abreuvent quotidiennement. […] Regardez, aujourd’hui, Tchernobyl. Comme Auschwitz, comme Hiroshima, c’est un accident de la conscience. On a là trois accidents en un : l’accident de la substance (la centrale explose), l’accident de la connaissance (la connaissance des physiciens atomistes est dépassée par l’événement), enfin l’accident de la conscience elle-même, puisqu’il n’existe pas d’intelligence de cet événement.

[…] Le principe de responsabilité et son pendant, le principe de précaution, marchent effectivement de pair avec le devoir de mémoire. Celui-ci devient nécessaire vis-à-vis des générations futures quand l’accident prend la proportion d’une catastrophe, d’un cataclysme comparable à une guerre. Auschwitz et Hiroshima sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Patrimonialiser une catastrophe permet de faire de l’archéologie préventive.

[…] Ce conservatoire des accidents, sorte de dépôt légal des accidents majeurs, pourrait exister à la façon du Conservatoire des arts et métiers.

[…] Chaque société a son horizon d’attente. Nous sommes aujourd’hui dans l’attente de l’Accident, l’accident intégral. Le premier horizon d’attente était celui de la révolution (Révolution française, industrielle, soviétique).

Le deuxième, celui de la guerre (les deux guerres mondiales et la dissuasion nucléaire). Le troisième est celui de l’accident intégral, capable de remettre en cause la vie sur la planète. Ne trouvez-vous pas que c’est une question posée à la démocratie ?

De quoi établir un programme.

Laboratoire d’architecture à la poursuite de l’écologie grise de Paul Virilio / Architectural studio in pursuit of Paul Virilio’s grey ecology

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